Notre amie Marie-Hélène Gassend a eu la bonne idée de nous proposer une de ses lectures.

                   C'est surement à renouveler et à compléter éventuellement de nos propres lectures, informations ou réflexions.

                    Nous en sommes ravis car une nouvelle rubrique peut ainsi enrichir notre Forum, dès lors devenu très éclectique entre les souvenirs potaches, notre vie actuelle, nos réflexions, le partage de nos expos et spectacles, celui de nos découvertes de voyages ou autres, de nos lectures et ... la boum de là qu'on fesse....

                     J'ai pensé intituler cette rubrique " Actualité, réflexions, culture, lectures, découvertes", mais vos suggestions seront les bienvenues.

                     Cette rubrique d'échanges et de partage se veut aussi instauratrice de dialogue et de réactions.

                                                                                                                                                                                       M.B.

 

Actualités - Réflexions - Culture - Lectures - Découvertes...



Lu pour vous

BURN OUT

Medhi Meklat

Badroudine Saïd Abdallah

 

ROMAN

Editions du Seuil,

Septembre 2015

 

 

                       Premier roman de deux jeunes gens de 24 ans : ils sont nés et vivent toujours dans leur banlieue.

A partir d’un fait divers -le 13 février 2013 un homme s’immole par le feu devant Pôle Emploi- les deux auteurs reconstituent sa vie, les vies des siens, dans un récit en formes brèves où la parole est donnée tour à tour à divers personnages. L’humour, l’amour, le dur labeur, la violence et la poésie s’y fondent dans une vigoureuse dissonance.

 

Voici ce que j’appellerai le chant de l’abandon (Page 122)

                                                                                                           Marie-Hélène Gassend

_____________________________

 

    Je ne sais pas si je suis un enfant perdu. D’ailleurs, je ne sais pas ce que ça veut dire, se perdre. Est-ce que se perdre c’est se retrouver? Est-ce que se perdre, c’est s’éloigner de soi et des autres? Est-ce que se perdre c’est fuir sa vie? J’ai toujours cherché mon chemin. J’ai souvent trouvé de belles routes. J’ai arpenté les forêts mais j’ai vu de la lumière au bout des arbres. Je ne sais pas si je suis un enfant perdu. J’ai sans doute eu de la chance. J’ai souvent su où il fallait tourner, peut-être parce qu’on me l’avait dit. Peut-être qu’on a su m’indiquer le sens de la marche. Peut-être parce que j’ai su écouter. J’ai su avancer malgré les vents contraires, malgré les marées. Malgré les embûches, vous savez comment c’est.

   Je ne sais pas si je suis un enfant perdu. Mais je crois savoir ce qu’est un enfant perdu. C’est un gars dont on a bien voulu et qu’on a abandonné soudainement. A qui on n’a pas donné sa chance jusqu’au bout, sous prétexte qu’il n’en avait aucune. La France a su créer ses propres ombres. Des gars qui deviennent fidèles aux forces obscures, parce qu’on n’a pas su les emmener vers la lumière. Vers la beauté. Parce qu’on n’a pas su les emmener vers la vie, alors ils sont allés vers la mort. Les enfants perdus, ce sont sûrement ceux qu’on a oubliés sur la route. A qui on n’a pas su montrer le chemin . Qu’on a laissés comme ça, puis qu’on a détestés. Alors ils ont trouvé la terreur pour qu’on les voie.

 

Extrait de BURN OUT, Roman

Mehdi Meklat

Badroudine Saïd Abdallah

 

Editions du Seuil Septembre 2015

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Commentaires : 13
  • #1

    Michel Berlin (lundi, 30 novembre 2015 10:42)

    L’effet massue sidérant de ces récents attentats et la menace qu’ils mettent à jour en perspective ne manquent pas de nous inciter quand même à réfléchir sur les idéaux soi-disant « modernes » que nos sociétés de « pure » consommation proposent à nos jeunes en mal d’idéal, qu’ils soient d’ailleurs de banlieue ou non, au-delà de l’agrandissement de la piscine avec l’âge et d’une croissance à deux chiffres …
    Un léger frémissement d’espoir semble pour la circonstance s’opérer vers le dépoussiérage de nos valeurs républicaines démocratiques et humanistes de liberté, d’égalité et de fraternité… Il nous appartient d’en faire quelque chose… ou pas !

  • #2

    michel berlin (lundi, 30 novembre 2015 11:12)

    Sans parler du droit élémentaire pour nos jeunes du sentiment d'avoir leur place parmi nous en ayant l'offre d'un travail utile et reconnu par lequel ils puissent exprimer et ressentir leur valeur...

  • #3

    Gassend Marie Hélène (lundi, 30 novembre 2015 23:37)

    Je suis tout à fait d'accord avec toi sur le débat de fond.
    Cependant le livre que je cite montre une grande détresse, un mal de vivre aussi bien en Algérie qu'en France , une totale et absolue détresse chez le chômeur qui perd son emploi. Savoir trouver sa place, même à côté des autres , jamais au centre, en est le leitmotiv. Il est dédié aux coeurs inflammables. C'est cela qui m'a touchée.

  • #4

    P-L ALBERTINI (dimanche, 31 janvier 2016 21:45)

    En cette fin de dimanche sombre et humide j'ai le temps de me brancher sur un de mes sites préférés .celui des Gassendiens. Il y a longtemps que je voulais répondre.
    J'aime bien que l'on me conseille des livres ,il y en a tant où on passe à coté.
    En lisant l'extrait du livre Burn Out proposé par M-H GASSEND j'ai été plutôt méfiant.
    Je me suis dit ,encore un truc où un type se plaint de la vie ,de la société etc...
    C'est vrai qu'ayant été par exemple pensionnaire dès l' âge de 12 ans on s'est sentis parfois enfants perdus. Loin des parents pendant des semaines ,le port de cette blouse grise déprimante ,les heures d'étude longues et ennuyeuses ,les colles du dimanche etc...j'arrête on va pleurer.
    Mais bon, on a survécu.
    Et puis en étant profession libérale, on ne peut compter que sur soi même . Vous avez peut - être connu ça.
    Mais j'ai acheté le livre, et je l'ai lu , deux fois de suite.
    Et j'ai été séduit.
    Les différents points de vue des différents protagonistes.
    Leurs histoires individuelles
    Le style d'écriture (influence du rap?)
    Et surtout le destin tragique du personnage central.
    Moralité pour moi : ne pas se contenter d'un extrait, d'une superficialité mais aller au fond de l'information; je le savais mais je me suis piégé..
    Être sans emploi ou le perdre doit être abominable.
    J'ai eu la chance de pouvoir arracher le mien.
    J'ai eu aussi la chance d'avoir un bonne éducation de base au fin fond de la province...
    M-H G :as-tu un autre livre à conseiller pour m'agiter les neurones ? Merci.
    Salut les copains et la bise aux copines.
    Quand c'est qu'on se fait une bonne bouffe?

  • #5

    Mh Gassend (jeudi, 03 mars 2016 16:24)

    Quel plaisir PL Albertini de lire ton enthousiasme.
    Je viens de lire Envoyée Spéciale de notre camarade Echenoz. Très divertissant, et aussi Pour en finir avec Eddy Bellegueule d'Edouard Louis . Le suivant du même auteur Une histoire de la violence est plus raffiné (à plusieurs points de vue) mais feuillette le en librairie avant , car il est dérangeant .
    Bon quand se fait on une petite bouffe ? Organisez une rencontre s'il vous plaît. Amities

  • #6

    Paul-Louis (vendredi, 04 mars 2016 23:47)

    Pourvu que les héritiés ne se fassent pas par mégarde un expresso ; ils risqueraient de dire qu'il a été toujours imbuvable...
    Humour trop noir pour essayer de conjurer la mort que nous n'aimons pas car comme disait Pierre Dac "elle manque de savoir vivre".
    Salut Michel qui permet que ce forum soit aussi un salon de lecture
    Merci Marie-Hélène G pour les autres suggestions de livres.
    J'ai rencontré mon libraire préféré et quand je lui ai parlé de Eddy Bellegueule il en a fait une, de gueule .Bizarre ,après le conseil que tu donnes de d'abord le feuilleter avant de l'acheter .Comme c'est étrange je vais y aller quand même.
    Pour le moment je lis Svetlana Alexievitch "La supplication" sur l'apocalypse deTchernobyl. De grands témoignages d'une tragédie qui se poursuit avec aussi de grandes déclarations d'amour de gens de tous les jours .
    Livre recommandé l'autre jour par Emmanuel Carrère dont je déconseille "Le Royaume" pour ceux qui ont la foi chancelante .
    Pour ceux qui lisent en anglais "The Woman in Black" de Susan Hill .Histoire de fantôme of course, spécialité des rosbifs .Très belle littérature , facile à lire ,
    pour se faire un peu peur .On en a tiré un film .Bof C'est parfois mieux de se faire ses propres images quand on lit ,son propre cinéma ,quoi.
    Bon tout ça, ça donne faim. C'est quand qu'on bouffe en effet?
    A plus

  • #7

    Michel Berlin (dimanche, 06 mars 2016 10:37)

    Je rebondis là sur les réflexions intéressantes et profondes de Paul-Louis. J'ai bien aimé ton rappel judicieux de l'expression "La mort manque de savoir-vivre".... que j'avais perdue de vue. Il y a certes peut-être à conjurer, puis il y a aussi nécessité de faire avec ... l'idée, la représentation mentale de la mort. C'est à dire à essayer de construire quelque chose pour vivre "avec" et peut-être même surtout "par" l'effet de cette perspective. C'est tout le chemin à parcourir pour chacun. Pour ce qui est de son "réel", toujours traumatisant et assez impensable, c'est une autre histoire sans doute !
    Pour revenir à tes réflexions sur l'effet de la mise en pension à 11-12 ans, "ça me parle" aussi très fort! Et pour cause! J'ai raconté quelque part l'effet bizarre du 1er dimanche soir de rentrée, quand, même après avoir longtemps avant "pensé" le côté promotionnel de cette rentrée au secondaire, nous nous sommes retrouvés deux ou trois, tout seuls, "pour de vrai" et un peu perdus, Pierre-Jean et moi, dans la cour déserte et froide du Lycée... Puis, comme dans un bon roman, pour bien poser l'atmosphère de cette rupture, il y eu consécutivement, la balade "récréative" du jeudi après-midi au Cousson (il me semble), en rang par deux avec un pion, tout autant pénalisé que nous. Cette "promenade" du jeudi, mise au programme obligatoire de l'internat dans les petites classes, devait en inaugurer bien d'autres tout aussi "grises" et ennuyeuses, et enfin, cerise sur le gâteau du contexte de cette première semaine, mon premier film de pensionnaire en goguette, le dimanche au Rex : "Chiens perdus sans collier" en ... noir et blanc (ça ne s'invente pas). Peut-être certains s'en souviennent-ils? Qu'étions-nous allés faire dans cette galère?

    Mais ceci dit, tu as parfaitement raison, bien au-delà d'un quelconque "pathos" pleurnichard, tout ceci nous a formés et bien formés à la vie en collectivité, il me semble. Particulièrement en cette période d'adolescence où ,de tout temps et de toute culture, il est nécessaire de quitter "le nid" et de traverser, chemin structurant faisant, des épreuves initiatiques qui renforcent et forment. J'ai pour ma part de tendres et excellents souvenirs de ma vie en internant et des tranches de vie bien remplies avec "les copains", cette quasi nouvelle famille...
    Michel

  • #8

    Paul-Louis (dimanche, 06 mars 2016 21:54)

    Histoire "Fort de café" suite.
    Aujourd'hui 6 mars c'est parait-il le Jour de la fête des grand-mères ,fête qui aurait été initiée d'après les média par un certain vendeur de Café GrandMère!
    Après l'histoire du Pépé italien roi du moka qui avait cassé sa cafetière, la prochaine fois que nous nous ferons un Nespresso peut-être que nous ouvrirons la dosette pour voir ce qu'il a dedans.
    Humour noir encore, pour essayer de conjurer le sort .et qui fait grincer des dents(je fais grincer celles des autres tous les jours..)
    Mais l'Humour, comme a dit je ne sais plus qui, est" la Politesse du Désespoir " et j'ajouterais qu'il est encore meilleur avec de l'autodérision.

    Quand nous étions en "terminale"(encore un mot à double sens) nous avions eu droit ,nous les pensionnaires, à des classes d'étude libre. C'est à dire sans pions et en auto discipline ,(Prémices de Mai 68 mais avec une anarchie douce ) Et je me souviens qu'à un moment, Gastaldi avait déclaré:" Les copains ,ça ne va pas, ça fait cinq minutes qu'on n'a pas dit une connerie".

    J'ai vu aussi "Chien perdu sans collier" , nous devions avoir assister à la même séance et aussi" les 400 Coups ". Des films rigolos comme ça, qui, si on avait pas dit des conneries toutes les cinq minutes,ils nous auraient donnés envie de nous jeter dans la Bléone un soir de novembre.
    Mais on a vu aussi à cette époque "Le Gorille " avec Lino Ventura surtout quand il renverse une 203 au milieu de la route ,et un autre film avec Kim Novack avec ses beaux yeux (j'ai d' ailleurs piqué sa photo à l' extérieur du cinéma).
    Bon parlons du futur car comme le disait encore Pierre Dac:
    "Si on se retourne trop vers son passé ,on a son avenir dans le dos".
    Alors quand c'est qu'on bouffe?
    Et à la fin un petit jus? Noir.
    What else?

  • #9

    Michel Berlin (mercredi, 09 mars 2016 10:24)

    Oui, il y a eu Pépé le Moko, le film français de Julien Duvivier, sorti en 1937 avec Jean Gabin. On peut dire qu'il y a désormais aussi grâce à l'info de Marie-Hélène Pépé le Moka.

  • #10

    Pau-Louis (mercredi, 09 mars 2016 22:39)

    Erratum
    Le film avec Lino Ventura est "Le Gorille vous salue bien"
    C'est la chanson de Georges Brassens qui s'intitule "Le Gorille".
    Le film qui est passé au Rex avec Kim Novack était "Embrasse moi idiot"
    avec le crooner Dean Martin
    A plus
    P-L

  • #11

    Michel Berlin (vendredi, 11 mars 2016 15:20)

    Ah la la! Avec l'âge les souvenirs se télescopent parfois! La belle Kim Novac avait "de quoi" (et pas que des beaux yeux ) émouvoir en effet nos petits cœurs en plein bouillonnement pubertaire, en cette année 56. Mais "Embrasse-moi idiot" est venu bien plus tard nous friser une moustache plus que naissante, en 1964.
    En 56-57, mon cher Paul Louis, il s'agissait d'un film qui m'avait personnellement marqué émotionnellement. Je m'en souviens il y avait, sur fond de guerre il me semble, une séquence très émouvante de l'air d'un superbe concerto au piano avec Tyrone Power et un petit garçon. Il y jouait le rôle d'un pianiste virtuose qui s'était mis à soutenir puis accompagner les essais balbutiants de ce jeune garçon, dans une figuration cinématographique de la "transmission" ... paternelle. Il s'agissait en effet du film "Tu seras un homme mon fils".
    Voici la bande annonce pour les souvenirs visuels et musicaux : http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19467921&cfilm=3513.html
    MB

  • #12

    Michel Berlin (vendredi, 11 mars 2016 15:38)

    Je viens de retrouver et revoir la séquence émotion avec le petit garçon Vietamien dont je parlais. Toujours aussi belle 60 ans après pour moi.

    Allez la voir ou revoir ici.

    https://www.youtube.com/watch?v=61Se7MrKrpY

  • #13

    Marie hélène Gassend (samedi, 12 mars 2016 19:17)

    Très émouvant; merci Michel.

La fameuse scène du piano avec le petit garçon du film "Tu seras un homme mon fils" sorti en 1956


Du café .... à la messe?
                 
( Notre amie Marie-Hélène nous fait un clin d’œil humoristique en nous adressant cette photo. Ça se passe en Italie où le café, le bon, y a quasiment une signification identitaire. Mais il est aussi une tradition Provençale, souvent évoquée dans la littérature de notre Marcel Pagnol national, selon laquelle pour les enterrements les hommes attendent au café d'en face la sortie des femmes de la messe pour se joindre alors au cortège funèbre vers le cimetière... Aussi ce titre pourrait-il se lire comme un bouleversement de cette tradition : passer enfin du café ... à la messe! Mais non, il ne s'agit pas de cela puisque c'est en Italie, comme nous le dit ci-dessous Marie-Hélène)

__________________________________________________________________________________

Une idée pour nos mânes

Se mettre en cafetière

C’est ce qu’a fait le célèbre inventeur et fabriquant de la cafetière Moka ; il s’est fait incinérer, a choisi comme urne funéraire sa cafetière (une 12-14 doses) et la messe fut dite. (Piémont, Italie)

                                                                               M-H G.


Lu pour vous : Alexandre Grothendieck


 

Alexandre Grothendieck

Sur les traces du dernier génie des mathématiques

Par Philippe Douroux

Allary Editions

 

Ce livre m’a été offert pour mon anniversaire par une de mes filles. Je me demandais pourquoi elle m’avait offert celui-ci, moi qui avais quitté les mathématiques "dures" (trop dures pour moi d'ailleurs sans doute)  depuis bien longtemps pour des sciences cliniques, certes "humaines", mais néanmoins dites, comparativement et à juste titre , "molles". Celles-ci, non objectives mais subjectives, ne seraient de ce fait surement pas aussi "pures" dans leur logique puisque fondées sur le particulier, la dialectique, les divisions, les contradictions et les conflits intérieurs. Bref l'inverse!

 

Mais pour autant, fort de mon expérience personnelle et professionnelle, je suis fermement convaincu que c’est précisément la « mollesse » souple des lois du fonctionnement de l’Homme, qui, contrairement à l'animal, par la plasticité que celles-ci lui confèrent grâce à un « manque »  rendu symboliquement opératoire et créateur sur lequel elles s’appuient, font, malgré sa faiblesse et sa fragilité, toute la force sensible de son « génie ». Et c'est là précisément le "propre de l'Homme" parlant.

 

Eh bien, elle a eu raison, ma fille. Car de mathématiques, il n'y en a bien moins que de traces humaines d’un surprenant et douloureux parcours de vie qui se lit comme un roman. Derrière le mathématicien de génie c’est surtout l’homme raidi par ses brisures intérieures et son parcours génial et chaotique que l’on découvre.

 

Alexandre Grothendieck, ancien membre émérite du groupe Bourbaki, dont s’inspirait, dès les années soixante, l'un de nos très pointu professeur agrégé de Mathématiques au Lycée Gassendi de Digne, a enseigné notamment aux élèves de l’école normale supérieure de la rue d’Ulm et au Collège de France. Il était détenteur de la médaille Fields qu’il a refusé d’aller chercher sous Brejnev à Moscou en 1966. Peu après, avec la « révolution » de mai 68 qui le confronte aux discours contestataires de l'autorité et de l’ordre établi, il se trouve brusquement confronté au choc d'une dramatique confrontation avec toute une part sensible, révoltée, douloureuse de lui-même qu'il avait rejetée et qui le désoriente fortement. Selon son fonctionnement prévalent en "tout ou rien" et sa fuite "entière" de toute sensibilité fragile et conflictualisée qui le diviserait, il semble dès lors n'avoir pas pu composer avec ce que ça a conduit à toucher et activer en lui.  Il perd alors l’espoir et le soutien de l’utilité sociale et de la valeur de la science  et de sa recherche au profit  de la nécessité radicale de devoir « sauver » la planète qui se meurt, annonçant même à plusieurs reprises la fin du monde pour bientôt.

 

De cette confrontation pour lui, fils d'anarchiste très déstabilisante, il a en effet alors rencontré et vécu comme une bascule dans son trajet de vie. Des lignes de fragilité, sans doute toujours là en lui depuis son enfance, mais jusque là compensées par l’effet mentalement unificateur et socialement reconnu de sa recherche mathématique d’une théorie du tout, semblent s’être activées et ouvertes.

 

S’étant coupé d'une partie, plus fragile et peut-être contradictoire, de lui-même qu'il cherchait néanmoins à retrouver par les mathématiques, il s’est alors aussi coupé du monde de ses pairs du plus haut niveau  ainsi finalement que de pratiquement tout lien social et familial. Il a fini par vivre reclus depuis sa retraite dans un tout petit village des Pyrénées au fin fond de l'Ariège.   Il est mort en 2014, laissant des malles de documents et des milliers de pages qu’il reste à la communauté scientifique à déchiffrer et exploiter. Il est considéré par ses pairs comme le dernier génie des mathématiques.

 

Il écrivait et créait, toutes les nuits de 15 à 20 pages de mathématiques pures demandant parfois chacune alors à ses élèves ou à son collaborateur et ami de Bourbaki Dieudonné, plusieurs heures exténuantes de remise au propre pour publication.

 

Sa personnalité difficile, en tout ou rien, d’ancien enfant abandonné classé « indésirable » sous Vichy, puis repris par des parents militants anarchistes, l’a conduit après un démarrage génial sur les chapeaux de roues dans l’école française des mathématiques avec les membres éminents du groupe « Nicolas Bourbaki » à l’origine des maths modernes, à refuser les plus grands honneurs et récompenses internationales ainsi qu’à voir exceptionnellement non reconduit son enseignement au collège de France.

 

Pour autant, c'est sans doute comme un appel en lui qui l’a intuitivement poussé à chercher (et peut-être trouver quand ça sera tout déchiffré) du côté très pointu de ce qu’il appelait les « motifs » mathématiques sous-jacents aux structures par eux reliées. Poussé par ce qui lui faisait sans doute souffrance mais qu'il avait plus ou moins rejeté à l'intérieur de lui-même,  il a cherché sans relâche, par la recherche mathématique, des liens cachés entre des "structures"...puis après la rupture de son départ,  à mieux prendre en compte et explorer son intériorité à l'occasion d'un texte de plus de mille pages de "témoignage de son aventure intérieure" intitulé "Récoltes et Semailles".

 

Ses recherches mathématiques ne manquent pas d’évoquer la recherche toujours d'actualité d'une "théorie du Tout", celle de l’unification des champs de force de l’univers, sur laquelle planchent encore les physiciens théoriques du monde entier.

 

J’ai relevé ici et là des extraits, indicateurs après-coup, de ce qu’il écrit qui préfigure un peu ce qui le cause comme Homme à travers ce qui le cause comme chercheur.

« L’année 1955 marque un tournant crucial dans mon travail mathématique : celui du passage de l’analyse à la géométrie. […] S’il y a une chose en mathématique qui me fascine plus que tout autre, ce n’est ni le nombre, ni la grandeur, mais toujours la forme. Et parmi les mille et un visages que choisit la forme pour se révéler à nous, ce qui m’a fasciné plus que tout autre et continue à me fasciner, c’est la structure cachée dans les choses mathématiques. »

Et ça, dit-il, « ça ne s’invente pas, ça peut seulement se découvrir, dans le sens de se mettre à jour ». Mettre à jour la structure du monde, s’il n’est pas le seul à proclamer l'ambition de ce désir, il a été pourtant un des rares à présenter le programme qui doit aboutir à cette description lors du congrès de mathématiques d’Édimbourg en 1958. Bien d’autres choses qu'il a produites à profusion depuis, restent encore à déchiffrer et à intégrer à l’avancée de la science de la structure cachée des "choses" et de l’univers. Pour l'heure, à défaut d'avoir encore permis le déchiffrage de la structure du monde, c'est le déchiffrage de sa structure mentale psychotique que nous permet son ouvrage "Récoltes et semailles". Un ouvrage qu'il présente lui-même comme le "témoignage de son aventure intérieure".

 

Voici ce qu'un de ses élèves dit de lui.

"je suis arrivé à sa table de travail après avoir sué sang et eau pour calculer et comprendre un exemple. Je le voyais alors ignorer superbement ce détour et pulvériser, il aurait dit « dissoudre », les difficultés par encore plus d’hypothético-déductif. J’ai gardé l’impression que ce qui était concret pour moi était plutôt une gêne pour lui, que son intuition était ailleurs. »

 

               Je vous invite, après ce menu partiel très simplifié, à découvrir le reste en lisant ce livre passionnant.

 

                                                                                                                               Michel Berlin

 

 

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Commentaires : 7
  • #1

    GM (lundi, 14 mars 2016 21:12)

    Oui, ce mathématicien était un personnage torturé, anarchiste , et même apatride, ce qui est le meilleur moyen de montrer que les mathématiques sont universelles .
    Il n'a pas essayé de se refaire une identité, ni de retourner à des origines religieuses comme c'est la mode aujourd'hui, ou de retrouver ses racines.
    C'est sûr qu'il était en avance sur son temps avec personne pour le suivre.
    Il est mort à 86 ans et justement notre regretté Raynaud agrégé de maths à Gassendi est mort au même âge !

    Il faudra donc essayer de lire ce livre

  • #2

    MB (vendredi, 18 mars 2016 10:59)

    Oui... Gérard, mais c'est peut-être vite dit ces évitements identitaires et religieux dont tu parles. Car sa rupture d'avec ses pairs, élèves et amis du plus haut niveau et une réclusion - quasi soixante-huitarde et "marginale" - en Ariège pour pratiquer la méditation et vivre une radicalité écologique singulière pourraient en tenir lieu !
    Une petite info toutefois.
    Il vaudrait sans doute mieux le suivre dans ses mots, au plus prés de sa pensée, en allant directement à ses longs écrits sur "le témoignage de son aventure intérieure "intitulé “Récoltes et Semailles”. Il y en a plus d'un millier de pages...
    De longs extraits de cet ouvrage final, ont été lus par ses anciens amis et élèves au Collège de France lors de la cérémonie d'hommage qui lui a été rendue. Touché par le goût nouveau de la "méditation" après celui de la recherche. Il y développe ses pensées intimes et son cheminement intérieur,
    Cet écrit de Grothendieck est directement accessible et lisible sur Internet, même pour des non mathématiciens.
    Voici le lien pour le PDF : http://lipn.univ-paris13.fr/~duchamp/Books&more/Grothendieck/RS/pdf/RetS.pdf

  • #3

    Paul-Louis (samedi, 12 novembre 2016 18:51)

    Quand nous étions en classe de philo nous avions un carnet où nous écrivions des citations qui nous semblaient profondes.
    Au gré d'un voyage dans le Massif Central j'ai trouvé ce texte à l'entrée d'un village abandonné ,et je m'y réfère parfois. .Je vous en fais part.

    La jeunesse n'est pas une période de la vie
    Elle est un état d'esprit un effort de volonté
    Une qualité de l'imagination
    Une intensité émotive, une victoire du courage sur la timidité
    Du goût de l'aventure sur l'amour du confort .
    On ne devient pas vieux pour avoir vécu un certain nombre d'années
    On devient vieux parce qu'on a déserté son idéal
    Les années rident la peau ;renoncer à son idéal ride l'âme.
    Les préoccupations ,les doutes ,les craintes et les désespoirs
    sont les ennemis qui lentement , nous font pencher vers la terre et devenir
    poussière avant la mort.
    Jeune est celui qui s'étonne et s'émerveille
    Il demande comme l'enfant insatiable :Et après ?
    Il défie les événements et trouve la joie au jeu de la vie .
    Vous êtes aussi jeune que votre foi ,
    Aussi vieux que votre doute ,
    Aussi jeune que votre confiance en vous même
    Aussi jeune que votre espoir, aussi vieux que votre abattement.
    Vous resterez jeune tant que vous resterez réceptif.
    Réceptif à ce qui est beau , bon ,et grand,
    Réceptif aux messages de la nature de l'homme et de l'infini .
    Si un jour ,votre cœur est mordu par le pessimisme et rongé par le cynisme,
    Puisse Dieu avoir pitié de votre âme de vieillard.

    Traduction d'un extrait du discours du Général Mc Arthur aux étudiants de l'Ecole Militaire de West Point
    Certains d'entre vous connaissaient-ils ce discours ?
    Ne pas tomber dans le pathos .
    De toute façon "Gardarem lou moral "
    Amitiés


    Récepti
    éocc



    .


  • #4

    Michel Berlin (mardi, 15 novembre 2016 12:02)

    Ben oui! On peut être jeunes en tout! Suffit de se lancer dans du nouveau ou du renouveau ou même au pire de chopper la maladie d' Alzheimer pour que tout redevienne chaque fois nouveau. Dès lors, comme me disait ma voisine l'autre jour, avant d'être de jeunes morts, ce que nous nous efforcerons sans doute de garder pour la fin, profitons de la vie un max. Vivons chaque fois de nouvelles jeunesses quoi et même ne nous pressons pas de quitter ce qu'il reste en nous de la nôtre! Allez, soyons jeunes et fous, pourquoi pas, mais, si possible, surtout pas des vieux cons!
    Tiens, même que j'associe sur une blague à deux balles à propos de la réforme de l'orthographe qui faillit mettre ... le feu à des poudres encore suffisamment jeunes pour s'enflammer. Celle là, elle est pour les puristes du plus bel accent : le circonflexe.
    Savez-vous Mesdames qu'il n'est pas pareil du tout de se faire un petit jeûne de temps en temps pour garder éventuellement la ligne que de se faire un petit jeune de temps en temps aussi pour les mêmes raisons d'ailleurs... A vous de choisir! Pour ma part, que ma ceinture me le pardonne, le jeûne n'est pas mon fort!
    MB

  • #5

    Mh Gassend (mardi, 15 novembre 2016 16:24)

    Effectivement Michel, se chopper un petit Alzheimer, est un remède absolu contre le vieillissement de l'esprit .

  • #6

    Michel Berlin (mardi, 15 novembre 2016 17:41)

    Oui, t'imagines : tous les jours, l'entrée dans les préliminaires féériques de la découverte d'un ou d'une nouvelle à ses côtés.... Même pas le temps de la dispute ou de l'usure du couple !

  • #7

    A.REVEST (mardi, 22 novembre 2016 15:27)

    Faisons mentir Aragon:
    Le temps d'apprendre à vivre ,il n'est jamais trop tard